On doute de notre regard. Des îlots de réalité qui le composent. Les points et les lignes qui tiennent le tout ont des tremblements. Petit séisme dans l’appréhension de ce qui se dresse devant nous. Il faut retenir nos langues qui auraient vite fait d’expliquer les petites erreurs du réel. Il y a trop peu d’arbres qui traversent la ville pour nous rassurer. Rien que ce trou sur le trottoir ne présage rien de bon.
J’ai vu passer une solitude ce matin tôt avec son charriot d’angoisses, sur le trottoir cahin-caha trottant comme une enfant un premier jour d’école.
Son regard tombait sur ses souliers neufs, ceux que l’on a tous un jour portés, ceux qui brillent trop, que maintenant elle aimerait vite salir pour pouvoir marcher plus droit.
La ville a des sons lourds qui font tampons dans les oreilles. Ça convoque l’eau qui bouche à l’heure du bain, revient comme bouteille à la mer puis arrondit les bruits alentour pour plonger le souvenir dans une nasse.
Le clocher sonne un repic étouffé, les pas flâneurs du dimanche glissent sous des éponges. Les disparus reviennent, leurs voix passées au tamis glissent au-dessus des toits. Je les entends loin, enfant étanche au monde, tête et pensées sous l’eau.
Dehors tourne à vide sur un homme dans la rue. Il rit seul, assis sur un banc de fer blanc. Il rit bouche ouverte pour que sorte la douleur. Il rit sur une plaie aussi rouge que le banc est blanc. Jusqu’au moment où son oeil retourne vers toi le malaise. Jusqu’à cet instant où tu sais qu’à ton tour il faudrait rire.
On ferait bien de boucler chacun de nos jours par un double noeud, bien serré ; en utilisant à cet effet un emballage solide, de cette matière plastique résistante dont on fait les sacs poubelles.
Bouclons avant la dernière heure. Remords, petites hontes mal digérées, rogatons de mensonges, orgueils mal embouchés et autres salmigondis de pensées. Bourrons tout notre mou et serrons bien fort les liens, pour qu’aucune odeur ni flétrissure ne vienne pourrir le lendemain.
Ainsi, repartons débarrassés des scories de la veille avec la ferme intention de faire du nouveau jour moins de déchets. Mais ne nous leurrons pas : gardons en tête que l’Intention bien que louable est vaine, acte de vanité irrépressible qu’il sera bien temps d’expier et d’emballer dans le prochain sac que l’on ferait bien de boucler…
Tu dis qu’enfant, on ne t’avait pas vendu ce futur. Tu tailles un crayon et tu penses à la mine et à sa polysémie.
T’en tires une mine ! Assis là, à la table de lecture, en train de faire coïncider souvenirs et avenir.
Tu sais bien qu’il y a plus malheureux que toi, t’es pas à la mine ! Tu souris, reposes le crayon, souffles sur les rognures de bois. Elles retombent lentement, bien où elles veulent, déjà tout à leur futur.
Le ronronnement d’un moteur, le roucoulement d’un pigeon, la lumière dans sa paresse. Le matin et un tremblement dans les yeux, le temps d’apprivoiser le monde.
Il y a aussi l’odeur de la pomme que l’on vient de trancher en deux. Le goût du sucre qui prend le plaisir par la main jusque dans la succion d’un pépin, avant son revers âpre quand on le croque.
La lumière monte sans grand entrain. On a envie de la pousser dans le dos, de soulager la digestion de tous les pépins passés. Le moteur pourrait aider s’il n’était pas tout à son affaire de moteur. Un tremblement et la voilà, fière lumière, sur les toits à fricoter avec les pigeons. Jour.
Avec des coupes dans la lumière et des aplats d’ombres, février continue à regimber. Il n’est pas du matin, traîne et charrie les couleurs comme de longs bâillements. On lui aimerait une mère assez autoritaire pour le lever du lit. Debout, février, il est déjà neuf heures ! Mais rien, février est un fainéant blotti sous sa couverture de nuages. On n’en tirera rien.
Il faudrait équeuter les heures, n’en garder que le vert et le tendre, laisser tomber les saillantes, les âpres, les mauvaises en bouche et occuper ce qui reste de minutes avec un tas de pensées vagues que l’on finirait par laisser s’enfuir, libres, par la fenêtre.
Midi et j’ai les yeux suspendus aux fils électriques qui passent devant les fenêtres de l’immeuble voisin.
C’est beau, les fils électriques, le charme de la désuétude. Ils tiennent à la rue comme à ma petite mélancolie, de par leur lent balancement entre une brise sans importance et le cataclysme chimique qui occupe mon esprit.
Si un quidam passait, il dirait de ma tête qu’elle est ailleurs ; oui ailleurs, à cheval sur un déséquilibre, en porte-à-faux pour dire vrai.
Le rêve est un puits par lequel je remonte lentement. Je suis par-dessus la vie. Omniscient du rien qui fait plein. Un pigeon piétine sur un toit dans un affolement d’ailes et tout un monde s’agite. Dans le ciel, une lucarne s’ouvre par un fondu au noir de cinéma et offre une intensité à partager. Puis tout s’emballe, de bric et de broc : le pigeon ouvre la lucarne, le ciel bat des ailes, le puits m’appelle sans fin. Rien ne tient la route. Pourtant la route est là, sous mes pieds, tangible, dense et aérienne pour autant d’espaces sans pareil.
Il y a toujours ce cercle de rouille sur la toile cirée, trace du vieux vase en étain qui trônait constamment sur la table de la cuisine.
Il y a toujours ce cercle de rouille parce que l’eau du vase débordait légèrement, coulait le long, tombait sur la toile cirée, encerclait le vase.
Il y a toujours ce cercle de rouille. Même si on ne veut plus de la mauvaise odeur de l’eau des fleurs, la mémoire s’enroule. Le vase s’est éteint, table et toile sont remisées mais la rouille demeure.
La femme, bien qu'installée au balcon d'en face, est proche de ma fenêtre. Seule la rue, étroite, nous sépare, si bien que j'ai l'impression qu'elle apparaît dans mon salon. Je la ressens, je tourne la tête vers la fenêtre et elle est là. Comme un fantôme familier soufflant dans le petit matin sa buée de nicotine sur mes carreaux.
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Heureux enfin de l’avoir dans les mains. 🙂
Le livre est disponible en librairie ou sur le site de l’éditeur que je remercie une nouvelle fois chaleureusement.
Il y a un calme étrange ce matin sur les balcons. La chaleur n’est pas encore arrivée. Chaque fenêtre peu à peu s’éveille, étire ses longs volets comme on le fait de nos bras. Et ça craque. On entend les os de la rue se déboîter. Ici une épaule grince, là on joue des coudes pour bien démarrer la journée. Certains lèvent la tête au ciel pour aller cueillir le bleu qui dissipe les dernières poussières de nuit.
Il fera beau aujourd’hui. Beau et chaud.
Tu n’es pas en reste avec cette quiétude des premières heures. Tu es assise dans ta cuisine, les mains posées à plat autour de ton café, le buste droit. Je pense un instant que tu me regardes mais ce sont tes pensées que tu cherches à rassembler dans tes yeux vides. Il faudra remplir le jour, réunir réalité et rêve dans un même sac. On dirait que cela t’angoisse malgré le calme, malgré le ciel bleu.
Il faudra encore déplier un peu les bras pour sentir la vie.
La femme au balcon, Tarmac Éditions, à paraître le 12 décembre 👇
Je te parle d’un temps où l’on prenait les photos au format paysage. La terre était horizontale et on stabilisait l’horizon comme on pouvait.
On avait les coudes sur la table, le nez qui coule et les idées dans nos cheveux semblaient des oiseaux. On développait nos clichés une fois par mois et on jetait plus que l’on ne gardait. On se prenait pour des voleurs de couleurs.
Je te parle d’un temps avec lequel on fait aujourd’hui des poèmes. Ils sentent bon la poussière et l’eau de Cologne bon marché. Parfois, ils puent le manque.