Mantra de janvier

S’astreindre à regarder
autrement ce qui se présente
pour tenir à distance le quotidien. 

Ajouter une humeur badine
sur l’hiver derrière la vitre ;
sourire au vieil homme qui vient,
à la chaleur d’une poignée de main. 

Maintenir le clown en soi pour éviter
la surchauffe des sentiments,
se lever et vivre autrement.
  • 7.1.26

Je pose la question

Un reflet passe sur l’étang
l’image de soi, en soi tremble.

Ondulation vers le large
et le passé lentement s’efface.

Que garde de nous
la mémoire de l’eau ?

2018
  • 3.1.26

Il paraît

Il paraît que les vieux chagrins restent sur nos visages, qu’ils tracent leurs sillons, pore après pore, année après année, jusqu’à devenir les chemins de traverse qu’empruntent nos rides pour nous aider à sourire.

2020
  • 31.12.25

Lectures 2025

Faire des listes pour ne pas oublier, pour partager, pour le plaisir de faire des listes.  
Voici un récapitulatif de mes lectures de 2025 :

JANVIER
▪️ Federico Garcia Lorca, Poésie III, Poète à New York, Chant funèbre pour I.S. Mejías, Divan du Tamarit
▪️Fernando Pessoa, Le Gardeur de troupeaux et les autres poèmes d’Alberto Caeiro avec Poésies d’Alvaro de Campos 
▪️Jean-François Mathé, Ainsi va
▪️ Fernando Pessoa, Poèmes ésotériques, Message et Le Marin
▪️ Federico Garcia Lorca, Une colombe si cruelle
▪️ Federico Garcia Lorca, Noces de sang suivi de La maison de Bernarda Alba
▪️ Henri Michaux, Un barbare en Asie 

FÉVRIER
▪️Jean Echenoz, Bristol 
▪️ Anne Sexton, Folie, fureur, ferveur Œuvres poétiques (1972-1975)
▪️ Jacques Robinet, Sarments
▪️ Édouard Chalamet, Aubades
▪️ Pierre Michon, J’écris l’Iliade
▪️ Jean Echenoz, Cherokee
▪️ Pierre Michon, Corps du roi
▪️ Vladimir Nabokov, La Méprise 
▪️ Pascal Quignard, Terrasse à Rome

MARS
▪️ Jean-Christophe Belleveaux, Géographies furtives
▪️ Pierre Michon, Maîtres et serviteurs 
▪️ Vladimir Nabokov, La défense Loujine
▪️ Jean Echenoz, Vie de Gérard Fulmard
▪️ Vladimir Nabokov, Le Don
▪️ Virginia Woolf, Orlando
▪️ Charles Juliet, Pour plus de lumière
▪️ François de Cornière, Traces de nous
▪️ Pierre Michon, Vies minuscules 
▪️ Sophie Marie van der Pas, Quelque chose s’en va

AVRIL
▪️ Paul Verlaine, Fêtes galantes, Romances sans paroles précédés de Poèmes saturniens
▪️ Virginia Woolf, Mrs Dalloway
▪️ Isabelle Alentour, Chaque jour je lie, je relie
▪️ Peter Handke, Outrage au public et autres pièces parlées  
▪️ Italo Svevo, La Conscience de Zeno
▪️ Virginia Woolf, Une chambre à soi
▪️ Vladimir Nabokov, Ada ou l’Ardeur
▪️ Jean-Jacques Marimbert, Carnaval

MAI
▪️ Peter Handke, La femme gauchère
▪️ Virginia Woolf, Les vagues
▪️ Peter Handke, Le malheur indifférent
▪️ Violette Leduc, L’Asphyxie
▪️ Virginia Woolf, Vers le Phare
▪️ Peter Handke, Par les villages
▪️ Pablo Neruda, La Centaine d’amour 
▪️ Fernando Pessoa, L’heure du Diable
▪️ Peter Handke, Les gens déraisonnables sont en voie de disparition 

JUIN
▪️ Philippe Roth, Un Homme
▪️ Peter Handke, Ma journée dans l’autre pays
▪️ Guylaine Monnier, Dans un tel pot de terre
▪️ Peter Handke, Essai sur la fatigue / juke-box / journée réussie 
▪️Pablo Neruda, Résidence sur la terre
▪️Jean-Christophe Ribeyre, Poème de l’entre-émerveillement 
▪️ Elisabeth Granjon, Cerises vertes
▪️ Pablo Neruda, La Solitude lumineuse 
▪️ Peter Handke, Le Colporteur 

JUILLET 
▪️ Stéphanie Barron, Le Jardin blanc
▪️ Christophe Jubien, Poèmes nés par accident 
▪️ Charles-Ferdinand RAMUZ, Derborence
▪️ Anna Akhmatova, Requiem 
▪️ Virginia Woolf, La Traversée des apparences
▪️ Peter Handke, L'angoisse du gardien de but au moment du penalty
▪️ Jacques Dupin, Cendrier du voyage
▪️ Georges Perec, Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?

AOÛT 
▪️ Gustave Flaubert, Salammbô
▪️ Samuel Beckett, Proust
▪️ Georges Perros, L’Ardoise magique 
▪️ Stefan Zweig, Le Joueur d’échecs 
▪️ Edgar Poe, Histoires extraordinaires 
▪️ Virginia Woolf, Les Années 

SEPTEMBRE 
▪️ Paul Eluard, Capitale de la douleur
▪️ Émile Verhaeren, Les villages illusoires 
▪️ Jean Echenoz, Je m’en vais
▪️ Virginia Woolf, Entre les actes
▪️ Olivier Souillard, Tentatives de flottement
▪️ René Barjavel, La Nuit des temps
▪️ Jean Follain, Exister suivi de Territoires 

OCTOBRE
▪️ JP Suaudeau, Courir à ce qui me brûle (Pétrarque à Vaucluse)
▪️ Jacques Réda, Amen / Récitatif / La tourne
▪️ Haruki Murakami, Après le tremblement de terre
▪️ Stefan Zweig, Vingt-quatre heures dans la vie d’une femme
▪️ Stefan Zweig, Amok
▪️ Octavio Paz, Liberté sur parole
▪️ Jean Follain, Usage du temps
▪️ Chantal Ringuet, Sans toi jusqu’à la cime des arbres
▪️ Michel Bourçon, Où seul chasse le vent

NOVEMBRE 
▪️ Alexandre Vialatte, Battling le ténébreux
▪️ Peter Handke, Bienvenue au conseil d’administration 
▪️ Guillevic, Terraqué
▪️ Albert Camus, La Peste
▪️ Octavio Paz, Le Feu de chaque jour
▪️ Stefan Zveig, Lettre d’une inconnue 
▪️ Franz Kafka, Lettre au père 
▪️ Jean Echenoz, Un an

DÉCEMBRE 
▪️ Fiodor Dostoïevski, Le Joueur
▪️ André Dhôtel, Le Pays où l’on n’arrive jamais
▪️ Vladimir Nabokov, Le Guetteur
▪️ Stefan Zveig, La Confusion des sentiments 
▪️ Fiodor Dostoïevski, Les Nuits blanches suivi de Le Sous-sol
▪️ Rainer Maria Rilke, Vergers et autres poèmes français
▪️ Virginia Woolf, Une Maison hantée
▪️ Fiodor Dostoïevski, Le Crocodile 
▪️ Virginia Woolf, Nuit et jour
  • 30.12.25

Rendez-vous

L’oeil cherche un refuge
dans le décompte des heures ;
arrêté devant quelque rêverie,
il attend le repic qui tarde 
à l’horloge du clocher. 

L’instant ne compte pas,
laisse croire à une éternité
que déjà la paupière sursaute
au premier coup de midi,
comme un rendez-vous raté.

2018
  • 29.12.25

Au loin que j’ai dans le tête

Il y a un virage dans ma tête 
au-delà duquel je ne vois pas 
au loin le restant du paysage. 

Je me penche, lève les yeux 
que j’ai à l’intérieur de la tête,
et l’avenir est cette torsion. 

Cette petite torsion dans le cou,
au loin que j’ai dans la tête,
qui me permet d’avancer. 
  • 27.12.25

Quelques mots sur la table

Je vois passer les heures
dans la soupe du soir,
la grosse cuillère plonge
dans les grumeaux du ciel.

Mon absence se dispute
quelques mots sur la table,
un oiseau sans gène glisse
dans l’assiette du monde.

Dans son sillon un peu de sel
pour retrouver le premier goût.

2018
  • 25.12.25

Nous

J’écoute le vent siffler
un air froid et piquant ;
la mélodie fuit entre les tuiles
taillées comme des hautbois. 

À chaque note
aussi brève que répétée,
on entend la rugosité du jour
dans les combles du temps. 

Ça racle et trébuche 
sous les toits, dans les soupentes,
vrille et tord — j’écoute
le vent nous dire nous.

2022
  • 22.12.25

En vitrine

L’avenue est pleine d’hiver, de regards tombés dans les cols. L’air pourtant doux se charge lentement d’une brume de plomb. C’est le moment que choisit le clocher pour sonner l’heure des vêpres. 
 
Les fidèles sur le parvis de l’église sont des ombres à qui on a gommé les contours. À l’autre bout de la rue, je suis des leurs, m’apercevant flou dans le reflet de cette vitrine que deux guirlandes s’évertuant à clignoter n’arrivent pas à égayer. 
  • 20.12.25

Le silence qui suit

La cloche du tram retentit
longtemps après qu’il est passé.
Mes vêtements pendent au balcon,
remués par un vent léger.

Le silence qui suit m’étonne. 
Le ronronnement du frigo
prend le relais sans se presser,
linéaire et sans mystère.

J’aime sentir l’odeur de la lessive,
mais elle se mélange rapidement
à la poussière qui s’élève de la rue ;
je mets alors le nez dans un drap.

Un rire éclate sur le trottoir,
pose un sourire sur mes lèvres.
J’ai envie de dormir avec ce rire,
le roulis d’un tram dans les oreilles.

2022
  • 15.12.25

Mémoire immédiate

À rester là, depuis ma fenêtre 
sur la vue des toits voisins,
montent souvent des pensées. 

Vouloir les écrire, aussi vives 
qu’elles traversent l’esprit. 
Les capturer en quelques mots,
en faire un jeu, une sorte de poème 
à consommer une fois, puis à jeter. 

Mais elles se dissolvent bien vite. 
De pensées à idées, pas le temps :
à peine nées, elles se dispersent
sur les toits comme des souris affolées.
  • 10.12.25

Vieille carne

Ce petit matin sourit jaune
et sent le chien crevé. 
Je le vois se traîner sur le pavé,
vieille carne, la gueule en sang. 

Ce matin a les crocs,
grogne et mord dans la nuit. 
Oublie l’aube couleur curaçao,
coulis d’orange sur les toits !

C’est un matin de boucher, 
une trace rouge sur ton tablier. 
Un jour qu’il faudra vider
de ses boyaux pour avancer.

2023
  • 7.12.25

Rien d’important

Une ouverture dans le regard
où quelque souvenir affleure.

Sous la peau fine de la paupière
crépite une mémoire rouillée,

un vertige qui est vite battu
par la moisson du jour.

Rien d’important sinon ce ciel
où se dessine encore ton visage.

2018
  • 4.12.25

À la fois

Je compte les voix
qui m’appartiennent
et dansent dans ma tête
des pas de deux,
des pas de passage.

Mouvement dense
de quelques cellules,
notes blanches puis noires
qui à la fois me révèlent 
et m’enferment.

2021
  • 1.12.25

Il fait bien l’avouer

L’œil agacé par le soleil 
tourne autour d’une idée folle. 

La pensée parle trop haut,
divague puis se perd en écume. 

Bien que les apparences
et mon corps soient contre moi,

il faut bien avouer aux oiseaux 
qu’ici je travaille à m’oublier.

2018
  • 30.11.25

Ou bien juste

Ce soir est une coulée
rouge vif dans l'ouverture
blanche et poreuse
que crée un nuage.

Un passage pour le désir
accoudé au zinc du ciel
ou bien est-ce juste un mirage 
que le nuage va vite désosser.
  • 28.11.25

Vous en doutez ?

Le doute est une fatigue 
face à nos certitudes 
bien plus légères à porter. 

Le doute est aussi une route
au petit matin quand rien
n’éclaire l’envie d’aller. 

Remettre son doute
comme le métier sur l’ouvrage
reste un beau rempart à la bêtise.

2021
  • 27.11.25

Pour toujours

Il y a toujours cette lumière
particulière, les jours de pluie. 

La rue revêt sa toile cirée,
Les contrastes bougent sur les balcons. 

J’allume une pensée pour donner
le change au jour qui fatigue. 

La rue sort de ma fenêtre,
il va peut-être pleuvoir pour toujours.
  • 25.11.25

Humble présent

À mesure que le jour baisse,
homme acquis à la courbure,
tu lis enfoncé dans ton fauteuil
prêt à accueillir la montée du soir.

À cette ombre sans emphase,
lasse de tout temps recommencer,
tu laisses un espace dans la page,
humble présent sous la phrase.

2024
  • 23.11.25

Midi

Midi sonne au clocher,
un tramway lui répond ;
quelque chose remue
dans leur dialogue,
une langue à inventer. 

Trilles contre corps
pour accords nouveaux,
leur écho de loin en loin
comme seul remède
à l’hiver qui s’installe.
  • 22.11.25

Étonnement

L’heure est assise
sur le bord de la fenêtre,
à compter ses atermoiements. 

L’œil de la lampe
à travers la vitre
lui lève un sourcil d’étonnement. 

Le jour descend lentement 
renvoyant à la nuit 
des questions sans réponses.
  • 17.11.25

La bille

J’écoute le vacarme du monde
que l’on jette à tous les balcons,

le bruit incessant des voix
comme des bottes sur le pavé

mais j’entends aussi l’enfant,
la bille qui de sa main glisse,

ce petit rebond sur les carreaux,
cette harmonie infinie dans le chaos.

2018
  • 15.11.25

Sous les routines

Parfois quelque chose remue
dans l’anodin des jours.

Un mot plus léger que les autres
apparaît dans un courant d’air.

Dans le bâillement d’un rideau,
une douceur caresse un désir.

Juste le temps d’en sourire
que tout disparaît sous les routines.

2019
  • 14.11.25

La saison des buées

C’est le début
de la saison des buées.

Sur la vitre
la marque de tes doigts,
je souffle dessus 
pour en préciser le contour. 

Lentement s’effacent
nos pensées 
— le jour peut rester gris. 

  • 10.11.25

Brume

Ce matin, j’aurais eu vite fait
de me perdre dans la grande brume,
hésitant sur le pas de la porte,
craignant d’y trouver
autre chose que moi ;

s’il n’y avait eu 
(est-ce une chance ?)
mon corps qui avance,
et fait le premier pas. 

On marche, mon corps et moi
petite densité
dans la rue sans fond,
brume d’intimité
où le grand tout s’agglomère 
et me retrouve.
  • 9.11.25

Dans le dos du ciel

Une main dans le dos du ciel
dessine au fusain l’esquisse
d’une fosse où sombrera le jour.

L’autre main porte la nuit jusqu’à toi 
qui attends quelque miracle
derrière une fenêtre sans fin.

2017
  • 7.11.25

J’écris pour rien

Le jour n’est pas fini,
que déjà je le pousse
pour m’assoir à sa place. 

J’imagine un soir de cheminée
de fauteuil, avec un bon livre
pour oublier le mauvais sang. 

Le jour n’est pas fini,
j’écris pour rien
juste pour que les jours
continuent de finir
  • 1.11.25

Innocent

Un nuage a couru toute la nuit
après une vieille rancœur,
empilant des couches de suie 
sur un tas de rêves à oublier.

Le jour revient maintenant 
avec ce port de tête altier
qu’on lui connaît, innocent
le nuage autour du cou
comme un trophée. 
  • 31.10.25

J’habite une petite ombre

Le temps roule dans la rue 
au son des butées mécaniques.
écho contre écho entre les murs.

L’après-midi est presque nuit,
j’habite une petite ombre
la ville ouverte à mes pieds.

Je prends un livre, le quartier 
puis le monde – maintenant
tout roule en automatique 
d’un bord à l’autre de la pluie.

2021
  • 29.10.25

Au crépuscule

Deux voix viennent de la rue 
et au crépuscule discutent
de ce que sera le repas du soir. 

Un rôti de veau pour le souper,
un verre de vin pour le pousser
– ou deux ou trois, dit l’une des voix.

Le rire qui les prend alors 
est aussi gras et tendre 
qu’une belle tranche de foie.
  • 24.10.25

Plus qui on était

J’ai dormi léger, une moitié de la nuit. Un pied par-dessus le traversin du temps. J’ai sursauté quand tu m’as notifié. Il était trop tôt. Je ne savais plus qui j’étais. 

J’ai dormi la fenêtre ouverte, avec la pluie pour maîtresse. Serrée dans ses draps gris, elle a cliqueté jusqu’à pas d’heures. Jolie pluie d’une autre saison prise dans un automne brouillon.

Nous avons bavardé sans discontinuer comme de jeunes giboulées de mars. En vérité nous ressemblions à deux vieux amants, un peu couillons. Il faut pas nous en vouloir. On ne savait plus qui on était.

2022
  • 21.10.25

Le béal

Au village, je me demande si coule encore ce ruisseau couleur olive qui longeait la rue droite vers la rivière. 

On l’appelait le béal, simple canal d’irrigation pour les jardins voisins. Mot issu de Besal ou Bial en Occitan, de cette langue qui vient et revient sur mes lèvres poser des sourires.

Au village, je me demande si les enfants  poussent toujours sur le béal ces embarcations de feuilles mortes où naissent les souvenirs.

2019
  • 19.10.25

Alors

Jeudi flambe encore dehors ; la fenêtre, avec ses carreaux d’or, en témoigne.
Le couchant nous ressert sa petite mélancolie pour que les idées s’assoient à la table. Il faudrait plus de deux coudes et plus d’une paire de mains pour soutenir sa tête.
Alors, on prend le temps d’essuyer les reflets, de regarder ce qui affleure, là, sur le bord des toits — bien au-delà des fenêtres et, en même temps, si près.
On prend ce petit éclat de lumière dans l’œil et on replie nos exigences jusqu’à demain.
Ce sera vendredi, alors…
  • 16.10.25

Des ratés

La lampe a des ratés,
il faudrait changer l’ampoule.

De petits soubresauts de lumière,
grésillements dans ma tête,
anciennes incandescences,
vieilles lubies datant des boutons
en porcelaine s’échappent.

J’attends que le filament claque,
ça ne viendra pas.

2023
  • 14.10.25

Cherchons

Quelqu’un tourne autour
du bruit du vent dans l’arbre,
et l’écoute.

Un autre entend le babil
du nouveau-né à l’abri de l’arbre,
et lui sourit.

Autre chose fait que l’œil
qui se lève sur l’arbre reconnaît
une branche de ses souvenirs.

Quelqu’un, quelque chose,
ici ou ailleurs,
contient une densité suffisante

pour que, quelque part,
réside le lieu
de tous les apaisements.

Cherchons !
  • 12.10.25

De l’inutilité d’être

De l’enfance, je retiens l’inutilité d’être parmi les gens, posé là, entre un canapé et une table basse, à faire courir un monde de jouets aux couleurs irréelles.
Ma vision, trop basse et toujours axée sur les hanches de ma mère, scindait l’espace en deux : en bas, un ballet de longues jambes animées par un grand et invisible marionnettiste ; plus haut, un univers de formes et de sons plus intrigants les uns que les autres.
Tout sonnait faux, et les images — la représentation des choses mêmes — ne parvenaient pas à faire leur chemin de clarté.
Quelqu’un, quelque part, lançait des intentions qui jamais n’atteignaient leur cible : des mots, des actes, des silences incompréhensibles, lourds à porter sous un crâne dont la fontanelle ne voulait pas se refermer.
Les heures avaient ce poids, ce mystère des grands, cette impuissance dans le grand chaos qui semblait régir la vie.

2020
  • 10.10.25

Pas si mal

Il n’est pas si mal d’être là,
entre deux pensées fugaces,
le visage clos ni heureux ni triste.

C’est jeter une pierre
dans un puits et attendre
que l’écho remonte,
remonte l’écho qu’

il n’est pas si mal d’être là
à ne rien espérer d’autre 
que la prochaine respiration
où durant, le puits raconte l’eau.

2021
  • 9.10.25

Au bistrot

Je suis au bistrot de Jeannot, avec le Marcel puis le Robert, arrimés au comptoir comme deux esquifs au port, un jour de tempête.
Il y a des coupelles de cacahuètes qui trempent dans l’eau croupie, des cendriers jaunes en triangle avec Ricard inscrit autour.

Il y a de la fumée jusque dans les oreilles, Michel Sardou dans le juke-box, et mon Marcel et mon Robert, ces bastringues, tanguent sur les tabourets avec leurs taches rouges dans les yeux, leurs haleines d’alligators et leur cancer plié entre les dents.
On a de la tendresse pour les olives noires toutes fripées, et pour les salades que racontent Marcel et Robert : à toi, à moi, à qui dira la plus grosse connerie.

Je dénoyaute des souvenirs, peinard, en butant le flipper — celui à afficheurs à rouleaux, avec le chanteur de Kiss au milieu, qui tire sa longue langue.
Je suis là, avec eux, à écrire ces mots, quand ça fait tilt dans ma tête : tant que je suis au bistrot de Jeannot, à claquer les extra-balles du souvenir, le Marcel et le Robert ne sont pas vraiment morts.

2023
  • 7.10.25

On ne va pas non plus

On commencera par confondre
le jour et la nuit,
par s’étendre sur un drap
comme si c’était une barque

ou de l’herbe fraîchement coupée,
ou encore une pensée légère 
qui laisse nos soucis sur le rivage.  

Puis on se dira
que rien de tout ça ne vaut,
qu’on ne va pas non plus
en faire un poème, qu’il vaut mieux
demander au vent de décider.

2019
  • 5.10.25

Tableaux noirs

Tu reprends ces morceaux de rêve
griffonnés à la craie dès le lever.

Ces traces sans aucun sens que le jour
grignote déjà pour se moquer de toi.

Tu reprends les ratures où s'effilent
quelques désirs tombés dans l’oubli.

Le tout placé sous un livre dans l’attente
d’une nuit pleine de tableaux noirs.

2018
  • 4.10.25

Décanter

L’œil s’épuise à force de fixer.
Plus rien ne brille sans cligner
sur le réel, qui m’intéresse peu.

Deux battements de cils
et les paupières se referment
en persienne.
Le jour finit son filtre, la nuit
déposera un songe à décanter.

Au bout restera l’écume,
mince frontière entre le monde et moi :
une essentielle mélancolie.
  • 2.10.25

À ces deux mouches

À ces deux mouches
qui se rapprochent
en se cherchant des ailes
sous le crépitement de la lampe,

je voudrais dire
la tendresse de l’approche
et l’ardeur des enfants
dans les cours d’école,

mais aussi l’automne
qu’elles provoquent
dans le visage du soir.

2017
  • 29.9.25

À table !

Un enfant lance un rire 
et la rue se déplie sur midi. 
L’heure a des impatiences
que seuls les enfants admettent. 

Depuis les fenêtres, la loi 
des couteaux et fourchettes 
fait son œuvre ancestrale. 

Quelqu’un reprend le rire 
comme un cri : À table !
  • 27.9.25

Équilibre précaire

De l’enfance, je retiens cet équilibre précaire dans lequel le monde se tenait. Le monde des adultes et celui des enfants étaient si dissemblables que j’avais l’impression qu’un vent violent les séparait toujours. Le ciel était ce carré de marelle qu’il fallait gagner à coups de caillou, alors qu’il était acquis que seuls les morts pouvaient l’atteindre. Être dans les jupes de sa mère relevait d’une irrémédiable timidité, alors que c’était le seul endroit paisible où les deux mondes s’accommodaient. L’oisiveté était ce vilain défaut qui faisait, le jour, de nos lits les pires lieux de débauche, tandis que, le soir venu, il fallait s’y réfugier le plus tôt possible pour bien s’y reposer.
À quoi bon tenir la rampe pour passer d’un monde à l’autre et y devenir un de ces grands abîmés absurdes : le jour, donneur de leçons, long corps courbé menaçant de son index d’exclure l’enfant du jeu, et, la nuit venue, dans un vain espoir de rétablir l’équilibre, conteur d’histoires merveilleuses au visage badigeonné de tendresse.

2020
  • 26.9.25

Boursouflures

Le matin a des boursouflures sur le visage.
Un air aiguisé comme un couteau de boucher traverse la fenêtre.
D’un coup d’œil dans la rue, je me dis que l’éboueur est trop vieux pour être encore éboueur.
Quatorze degrés pointent le bout de leur nez, comme s’ils étaient de vieilles connaissances.
Sur le balcon d’en face, la voisine a troqué son short contre un pyjama jaune poussin, qui fait office de phare dans le petit jour encore gris.
Je déclare officiellement la saison des plaids ouverte.

2021
  • 24.9.25

Alors…

Je ne sais même pas
qui je suis. Alors,
penser — bien ou mal,
comment savoir ?

Une boule de poussière,
à l’origine de la question,
roule sous le lit, poussée
par le courant d’air
de mon esprit.

Et tout s’emballe.

Je ne sais même pas
qui je suis. Alors…
  • 20.9.25

La nuit n’a pas suffi

La nuit n’a pas suffi.

Je cherche le poème,
qui dirait la fatigue
étalée sur la table.

Un rayon de soleil
complexe
cogne à la vitre.

Je replie des pensées :
aligne, trie, croise, toise.

Me viennent des verbes
sans determination.

Les mots n’ouvrent rien.
La nuit n’a pas suffi.

2023
  • 17.9.25

Ce qui fuit

Je tiens le jour entre mes mains,
un regret un peu flou dans le creux.

Un air de violon échappé d’une fenêtre
lui joue une mélancolie douce.

Je serre les poings pour le retenir,
ressentir un instant ce qui fuit.

Entre les doigts et sous l’archet,
à contrecœur bat le tambour.

2018
  • 15.9.25

Éclat

Un éclat de lumière
ferme la vue de la fenêtre.
Tes yeux se mettent à courir 
dans la chambre, à chercher
une ombre où apaiser le regard. 

Tu brûles du dedans, 
ta peau reste aux abois,
frissons et nouvelle rosée
sur l’écorce de nos mémoires. 

L’éclat d’un souvenir
entrouvre nos draps défaits :
tu parles un peu de la lumière
et de ton feu une joie neuve
s’empare de notre arbre.

2019
  • 13.9.25

Fatigue nouvelle

Le jour descend de son échelle,
avec lui l’absence.

Je pèle une mandarine, 
sous les ongles une fatigue
nouvelle comme la saison. 

Je pèle, épelle ton nom,
dessine les lettres
avec les peaux pleines de jus.

Le jour descend de son échelle
ou bien est-ce d’un arbre,
d’un vieux mandarinier
qui fait de l’ombre.

Tu préférais les clémentines,
je crois — le souvenir fond
sous ma langue.
  • 12.9.25

fut-il.net