Février est un mois diabolique. Il tourne sur lui-même, la tête dans un sac, pour ne pas voir ses jours aux grosses bouches sortir leur langue effrayante.
Février est un monstre à qui l’on a coupé la queue. Deux ou trois jours de queue que l’on a réussi à dérober au gris du ciel. Amputé, il s’étire, haletant, puis tombe.
Continuons à couper la queue de février. Un jour, on l’aura. Il ne fera plus que vingt jours, puis quinze, dix, huit, six… et disparaîtra. Il ne sera plus que quelques lignes dans un livre de contes qui fait peur aux enfants.
Entre le lit, le café et le reste du jour, les tensions redeviennent bourrasques, pareilles à un vent qui se serait endormi de fatigue contre un arbre au milieu d’une clairière ; et qui aurait rêvé, toute la nuit durant, de s’échapper de cette léthargie.
Dès le lever, c’est l’heure du jeu de l’arbre. Lire, écrire, écrire, lire : contenir le vent, tenter de retrouver une place dans la clairière.
Dans la rue, j’existe aussi. Entre bâillements et glissements. Dans l’agitation des allées et venues. Clair et obscur, à la fois cendres et neiges. Il ne s’agit pas de fondre. Seulement résister. Insérer le regard là où personne ne va, sans ciller pour ne rien manquer du spectacle du monde. Une fenêtre toujours s’ouvrira pour casser la rectitude de la voie. Dans la perspective, oser s’y risquer entre le battement d’une ombre et l’origine des cris.
🔘 Extrait de À la rue, in La Femme au balcon, Tarmac Éditions, 2024
J’ai une personne dans le couloir. Le couloir est très long. La personne est loin au bout du couloir. Elle marche vers moi qui marche vers elle. Je connais la personne, la personne me connaît. Elle me sourit. Je lui souris. Elle lève la tête au plafond. Elle accélère légèrement son pas. Je regarde à droite puis à gauche. Les cloisons n’ont rien de particulier sur quoi appuyer le regard. J’accélère légèrement mon pas. Je sautille. Elle met les mains dans les poches. Je passe ma main dans les cheveux. Elle se pince les lèvres. Je toussote. Elle sifflote. Le couloir est très long. Nous marchons.
Calculer la probabilité de collision au moment du croisement. Hésiterai-je à droite ou bien à gauche ? Elle dira Bonjour alors que je dirai Salut, ou bien l’inverse ?
Je cherche toujours la fenêtre qui apaise, un coin bleu où ranger ma peine ;
j’y vois de loin en loin la forêt qui protège, sa clairière et son feu de bois, ce supplément de chaleur que seul ton corps accompagne, simplement pour garder un équilibre entre deux fatigues, avant le redoux et la grande coulée de neige.
Il paraît que les vieux chagrins restent sur nos visages, qu’ils tracent leurs sillons, pore après pore, année après année, jusqu’à devenir les chemins de traverse qu’empruntent nos rides pour nous aider à sourire.
L’avenue est pleine d’hiver, de regards tombés dans les cols. L’air pourtant doux se charge lentement d’une brume de plomb. C’est le moment que choisit le clocher pour sonner l’heure des vêpres.
Les fidèles sur le parvis de l’église sont des ombres à qui on a gommé les contours. À l’autre bout de la rue, je suis des leurs, m’apercevant flou dans le reflet de cette vitrine que deux guirlandes s’évertuant à clignoter n’arrivent pas à égayer.
J’ai dormi léger, une moitié de la nuit. Un pied par-dessus le traversin du temps. J’ai sursauté quand tu m’as notifié. Il était trop tôt. Je ne savais plus qui j’étais.
J’ai dormi la fenêtre ouverte, avec la pluie pour maîtresse. Serrée dans ses draps gris, elle a cliqueté jusqu’à pas d’heures. Jolie pluie d’une autre saison prise dans un automne brouillon.
Nous avons bavardé sans discontinuer comme de jeunes giboulées de mars. En vérité nous ressemblions à deux vieux amants, un peu couillons. Il faut pas nous en vouloir. On ne savait plus qui on était.
Au village, je me demande si coule encore ce ruisseau couleur olive qui longeait la rue droite vers la rivière.
On l’appelait le béal, simple canal d’irrigation pour les jardins voisins. Mot issu de Besal ou Bial en Occitan, de cette langue qui vient et revient sur mes lèvres poser des sourires.
Au village, je me demande si les enfants poussent toujours sur le béal ces embarcations de feuilles mortes où naissent les souvenirs.
Jeudi flambe encore dehors ; la fenêtre, avec ses carreaux d’or, en témoigne.
Le couchant nous ressert sa petite mélancolie pour que les idées s’assoient à la table. Il faudrait plus de deux coudes et plus d’une paire de mains pour soutenir sa tête.
Alors, on prend le temps d’essuyer les reflets, de regarder ce qui affleure, là, sur le bord des toits — bien au-delà des fenêtres et, en même temps, si près.
On prend ce petit éclat de lumière dans l’œil et on replie nos exigences jusqu’à demain.